Combien d'écolos faut-il pour changer une planète ? - Part.5/11 - Manipulation de masse : lobbying et contagion sociale


Manipulation de masse : lobbying et contagion sociale

Dans le cas de la transition énergétique, il faut soit convaincre les états de construire le parc d’énergies renouvelables, soit convaincre toute la population de devenir autonome énergétiquement. Convaincre un état revient soit à effectuer du lobbying, soit à convaincre toute la population, faire changer l’opinion publique. Nous avons donc nos deux axes d’étude : le lobbying et la contagion sociale.
Le lobbying est une technique d’influence utilisée afin de faire valoir les intérêts d’un groupe auprès d’acteurs politiques ou de la population. Elle est voisine de la communication, de la corruption et de la manipulation, et les frontières entre les quatre sont poreuses. En effet, le lobbying peut être caractérisé par le relais dans les médias d’un discours ou des techniques de manipulation d’un individu ou d’un groupe comme c’est le cas pour le marketing et la propagande, ou encore la corruption pure et simple d’individus, via de l’argent, un poste dans une organisation ou des avantages en nature. Le lobbying est en hausse constante dans l’OCDE selon le rapport Lobbyists, Governments and Public Trust, Volume 2 datant de 2012 (28). Le rapport mentionne que les dépense en lobbying ont plus que doublé aux Etats-Unis entre 1998 et 2012 et le nombre d’entités a augmenté de 20%, une hausse minuscule qui tient du fait que l’enregistrement est fait sur la base du volontariat. C’est la même chose pour l’Union Européenne avec la création du registre en 2008 et un nombre d’entités enregistrées s’élevant à 12.000 en 2019 selon le site lobbyfacts.eu (29), là aussi sur la base du volontariat. En Europe, la première source de lobbying est le secteur privé avec près des trois-quarts des entités enregistrées, loin devant les ONG, second avec environ 20% des entités (29). Sur les 15 principaux secteurs de lobbying, selon IntegrityWatch (30), on retrouve en première position l’Economie Digitale, suivie de la Finance et de l’Emploi. L’Energy se retrouve en 5ème et 6ème position, suivie des Transports. Les 11ème à 15ème positions sont détenues respectivement par l’Agriculture, la Santé, la Recherche, l’Environnement et la Régulation.



Source : The climate lobby: a sectoral analysis of lobbying spending on climate change in the USA, 2000 to 2016 ; R..J. Brulle, Springer, 2018 (31).

Les sujets concentrant l’attention sont donc les bons et cela se retrouve dans les dépenses en lobbying dans les secteurs concernés. On ne peut par contre pas savoir si cet argent a été investit dans la régulation ou la dérégulation écologique, mais ce qui est sûre c’est que la bataille fait rage, ou du moins a fait rage puisque l’on constate une nette diminution depuis une dizaine d’années.



Les groupes les plus concernés, les exploitants pétroliers, tentent de faire barrage à la régulation de leurs activités. Les ONG de l’autre côté sont de plus en plus nombreuses et commencent à peser inévitablement dans les négociations, que ce soit dans les pays développés, mais surtout dans les pays en développement. En effet, on remarque que les ONG proviennent surtout des pays développés, mais que leur impact est relativement faible dans ces pays, tandis que dans les pays en développement, il y a peu d’ONG domestiques et plus d’impact dans la régulation, du fait de l’implication des ONG internationales (32).


Trends of international environmental NGOs, domestic environmental NGOs, and policy reform in developed countries, 1970-2010 (32).


 
Trends of international environmental NGOs, domestic environmental NGOs, and policy reform in developing countries, 1970-2010 (32)
Source : NGOs, INGOs, and environmental policy reform, 1970-2010 ; Longhofer & al., Social Forces, March 2016 (32).

La bataille du lobbying est donc féroce mais pour l’instant au désavantage des ONG du fait même qu’elles défendent le changement et la régulation, alors que leurs opposants défendent le maintien du système actuel, de facto moins contraignant. Le lobbying effectué par les ONG serait néanmoins le principal moteur d’une éventuelle victoire de la régulation.
Mais, comme nous venons de le voir, en plus du lobbying, les ONG voient leur nombre augmenter et l’on peut se demander si ce n’est pas la prémisse d’un changement de l’opinion publique. Pour répondre à cette question, il nous faut nous pencher sur les travaux de la psychologie sociale.
Un changement de l’opinion publique est comparable à un effet de contagion sociale. Un groupe d’individus pouvant être considéré comme un système complexe, l’effet de contagion peut être vu comme un effet d’emballement, une rétroaction, où un comportement se diffuse dans le groupe. Les expériences de Stanley Milgram sur le conformisme ont permis de montrer que l’effet de contagion suivait une évolution logistique, c’est-à-dire une exponentielle commençant à partir d’un effet de seuil et se stabilisant sur un attracteur lorsque le système est arrivé à saturation (33).



Source : NOTE ON THE DRAWING POWER OF CROWDS OF DIFFERENT SIZE ; STANLEY MILGRAM, LEONARD BICKMAN, AND LAWRENCE BERKOWIT, Journal of Personality and Social Psychology, 1969 (33).

Les comportements collectifs, comme l’opinion publique, sont donc soumis à des effets de seuil à partir desquels un comportement minoritaire devient majoritaire. C’est probablement de cette façon que surviennent les révoltes, le comportement révolutionnaire minoritaire devenant majoritaire. Ce genre d’effet est exactement ce que nous cherchons dans le cas du réchauffement climatique. Déclencher un effet de contagion implique d’arriver au seuil critique et donc de communiquer. On peut distinguer dans la communication la quantité et la qualité, et dans cette dernière le fond et la forme.
Au niveau de la quantité, deux études de l’INA datant de 2007 (35) et 2015 (34) montrent une stabilité dans la part accordée à l’environnement dans l’offre global télévisuelle française, avec une moyenne de 5% et un nombre annuel de sujets oscillant entre 800 et 1600. La part que représente la thématique environnementale sur internet es, elle, impossible à quantifier. D’un autre côté, comme nous l’avons vu, le nombre d’ONG environnementales est en expansion (32) (36).



Source : NGO UK, Non-Governmental Organisations 1945-97, Dango database (36).

La quantité d’éléments communiquant est donc en augmentation même si cette proportion n’est pas représentée dans l’offre télévisuelle. Du côté de la qualité, on observe plusieurs phénomènes. Le discours climatique semble devenir de plus en plus alarmiste, chose normale étant donné le rapprochement de l’échéance, et se radicaliser depuis quelques années (37).


Source : Climate Risks: Linking Narratives to Action ; Amy Luers, Carl Pope, & David Kroodsma, SSIR, 2013 (37).

 
Total incidents perpetrated by radical environmental and animal rights groups, 1970–2007. Source : Terrorist and Non-Terrorist Criminal Attacks by Radical Environmental and Animal Rights Groups in the United States, 1970–2007 ; Carson & al., Terrorism and Political violence, 2012 (38).

Il semblerait que le discours scientifique se rapproche de plus en plus des discours de « l’ennemi commun ». Cette méthode de discours vise à créer dans l’imaginaire collectif une menace ou un ennemi commun afin d’assurer la cohésion sociale et son soutien au gouvernement. Cette technique est issue de la stratégie militaire et de la propagande, popularisée par Edward Bernays dans son livre Propaganda, et également par George Orwell dans 1984 avec son concept de « guerre permanente ». De façon plus officiel, cette technique fut présentée par Robert McNamara dans son rapport éponyme de 1967. Elle fût beaucoup utilisée par les Etats-Unis durant tout le XX° siècle sur sa population, à chaque guerre, et parfois pour déstabiliser d’autre régime comme le régime Guzman au Guatemala en 1954. Les deux exemples les plus évidents sont la propagande antinazie et anti-communiste aux Etats-Unis.
Cependant, là où les discours propagandistes américains du siècle dernier ne réclamaient que l’approbation de la population, l’approbation du discours climatique implique des actes concrets de la part de ses adeptes, ce qui nécessite beaucoup plus d’engagement de la part des individus. La psychologie sociale s’est beaucoup intéressée à l’engagement et aux techniques de manipulation. Car oui, faire changer de comportement un individu ou un groupe sur le long terme implique que leurs actes soient en accord avec leurs valeurs et leur représentation du monde (39) (40). Les valeurs de protection de l’environnement ne devraient pas poser énormément de problèmes pour être acceptées, mais cela ne veut pas dire que les actes de l’individu ou du groupe reflèteront ces valeurs, c’est ce qu’on appelle « la dissonance cognitive » (41). La relation valeurs-actes n’est donc pas parfaitement bilatérale, mais heureusement la psychologie sociale nous dit également qu’un individu fait tout pour garder de la cohérence entre ses valeurs et ses actes. Cela ne veut pas dire qu’il faut juste « laisser agir » les individus, car ce désir de cohérence peut mener à l’abandon des valeurs plutôt qu’à la concrétisation des actes. De plus, ces actes écologiques étant souvent réalisés chez soi, hors du contexte social, ils nécessitent encore plus d’engagement de la part de l’individu et l’effet de levier que représente la pression sociale fonctionne moins bien (40)(42)(43)(44). 
L’engagement est également corrélé à la culture collectiviste ou individualiste d’une communauté. Une culture individualiste va diminuer l’implication de l’individu dans le bien être collectif, mais aussi dans l’acceptation des valeurs de la communauté. Chaque individu devient alors le seul représentant de sa communauté, ce qui implique une communication ciblée au cas par cas pour lancer un effet de contagion sociale. On peut donc penser à un équivalent du marketing personnalisé que l’on connait aujourd’hui sur internet qui marcherait sans doute bien pour amorcer l’engagement de l’individu.
Et c’est ici qu’intervient la manipulation en essayant de renforcer les valeurs et de proposer des actes simples, puis plus engageants, afin de « lancer » le nouveau comportement de l’individu ou du groupe. Il existe beaucoup de techniques permettant de renforcer l’engagement : l’amorçage, le pied dans la porte, la porte au nez, le pied dans la bouche, l’étiquetage, le leurre ou la crainte-puis-soulagement. Nous n’allons pas ici détailler ces différentes techniques, mais nous remarquerons quand même qu’il en ressort une importance particulière du contact humain et d’une suppression ou d’une exacerbation de la réflexion rationnelle, soit en demandant des engagements dans un contexte stressant poussant à des actions faites instinctivement, soit en laissant l’individu rationaliser son engagement et s’auto-convaincre. Ces techniques pourraient faciliter le changement de comportement d’une population dans son ensemble, même si elles nécessiteraient des moyens importants et que ces techniques ne sont pas toujours considérées comme légales. L’importance de la composante humaine vient contredire notre hypothèse d’un marketing personnalisé par internet, pour la remplacer par du dialogue direct entre personnes, bien plus coûteux.
On peut néanmoins conclure qu’un changement de comportement de la population est possible puisqu’il est soumis à l’effet de contagion sociale. Cet effet de contagion peut être enclenché, et l’est peut-être même déjà, par l’importance que prennent les ONG environnementales. L’approbation du discours peut être faciliter par un discours plaçant le réchauffement climatique comme « ennemi commun » de la population, mais il doit s’accompagner de techniques de manipulation au cas par cas afin de provoquer un engagement de la part des individus ou des groupes, même si ces techniques sont éthiquement peu enviables.

Sources : 

(28)    OCDE, (2012). Lobbyists, Governments and Public Trust, Volume 2 : Promoting Integrity through Self-regulation, Éditions OCDE, Paris.
(29)   Lobbyfacts.ue
(30)   Integritywatch.ue
(31)   Brulle, (2018). The climate lobby: a sectoral analysis of lobbying spending on climate change in the USA, 2000 to 2016, Climatic Change.
(32)   Longhofer & al., (2016). NGOs, INGOs, and environmental policy reform, 1970-2010 ; Social Forces.
(33)   Milgram, Bickman & Berkowit, (1969). Note on the drawing power of crowds of different sizes, Journal of Personality and Social Psychology.
(34)   INA Stat, (2015). Ina Stat n°40 : Climat et environnement dans les JT. InaTheque.
(35)   INA Stat, (2007). Ina Stat Dossier Spécial : Spécial Environnement, InaTheque.
(36)  NGO UK, (?)Non-Governmental Organisations 1945-97, Dango database.
(37) Luers, Pope & Kroodsma, (2013). Climate Risks: Linking Narratives to Action, SSIR.
(38)  Carson & al., (2012). Terrorist and Non-Terrorist Criminal Attacks by Radical Environmental and Animal Rights Groups in the United States, 1970–2007, Terrorism and Political violence.
(39) Kiesler, (1971). The Psychology of Commitment, Academic Press, New York.
(40) Joule & Beauvois, (1998). La soumission librement consentie : Comment amener les gens à faire librement ce qu’ils doivent faire ? , Presses Universitaires de France.
(41) Festinger, (1957). A Theory of Cognitive Dissonance. California: Stanford University Press.
(42) Asch, (1955). Opinions and Social Pressure, Scientific American, San Francisco, vol. 193.
(43) Baggio, (2011). Psychologie Sociale : Concepts et expériences, Bruxelles, De Boeck.
(44) Beauvois & Joule, (2002). Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens, Presses universitaires de Grenoble.

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