Combien d'écolos faut-il pour changer une planète ? - Part.6/11 - L’Individualisme avec un grand I
L’Individualisme
avec un grand I
Un changement
de l’opinion publique ou du comportement de la population peuvent avoir deux
conséquences. Ils peuvent pousser la population à demander plus de régulation
aux gouvernements, venant ainsi s’ajouter au lobbying effectué par les ONG qui
auraient alors plus de poids dans les négociations face aux lobbyistes
défendant les intérêts du système actuel. Ils peuvent également soustraire la
nécessité d’un gouvernement de l’équation, en remplaçant des règles fixées par
un état par des règles fixées par une doctrine sociale. Un modèle de société horizontale,
ou coopérative, est donc compatible avec un comportement
« éco-responsable ». Cependant, tout n’est pas si simple.
La première
chose à savoir est que nous sommes des êtres prosociaux. Les êtres humains sont
particulièrement adaptés aux comportements coopératifs grâce à notre système
cognitif nous permettant de ressentir de l’empathie, d’avoir le langage et une
très bonne reconnaissance des visages, mais aussi du fait de notre état néoténique
à la naissance qui oblige notre espèce à coopérer pour élever un enfant. Dans
la nature, un déterminant du comportement coopératif est l’hostilité du milieu.
Ainsi, un environnement hostile fait tendre les êtres vivants vers la
coopération, tandis qu’un environnement riche et confortable peut les faire
tendres vers la compétition. On peut d’ores et déjà affirmer que notre
environnement actuel, même s’il s’est dégradé depuis la crise des subprimes, est
riche et confortable et que la décrue énergétique et le réchauffement
climatique représentent des environnements hostiles. Cet environnement
confortable nous pousse donc vers des comportements de compétition, ce qui a
fait augmenter l’individualisme dans nos sociétés.
L’individualisme est un concept
philosophique et sociologique désignant la prédominance des droits, intérêts et
valeurs de l’individu sur ceux du groupe. Il peut être perçu comme positif
puisque donnant lieu à des individus émancipés se définissant plus par
eux-mêmes que par leur appartenance à un groupe (François de Singly, selon
Maryse Bresson). Mais il peut également être perçu comme négatif dans sa
conception « d’individualisme de masse », lorsque les populations
rurales et urbaines, moins favorisées, abandonnent leurs cadres communautaires
vecteurs de valeurs et de sens. Une synthèse des deux perceptions permet tout
de même de dégager une conséquence générale : « l’idée partagée que
ce qui faisait la cohésion sociale dans la société industrielle se
défait ». Homo Homini Lupus Est, disait
Plaute, « Ce n'est pas de la
bienveillance du boucher, du marchand de bière, ou du boulanger, que nous
attendons notre dîner, mais bien du soin qu'ils apportent à leurs intérêts.
Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme »
déduisait Adam Smith. L’économie de marché capitaliste est par essence un
système individualiste, puisqu’il présuppose que la recherche du bonheur
individuel mène au bonheur collectif, la fameuse « Main Invisible » d’Adam
Smith.
Un des
meilleurs exemples de l’individualisme présent dans nos sociétés est le
désinvestissement dans la vie collective, notamment l’abstention au vote, les
votes protectionniste et séparatiste et la désyndicalisation. Ces phénomènes
n’ont jamais disparu depuis les chocs pétroliers et le retour du chômage, et
connaissent aujourd’hui un nouvel essor depuis la crise des subprimes dans tout
l’Occident. Selon le rapport Quality of Life, Facts and Views 2017
d’Eurostat, la participation aux élections nationales pour l’ensemble de
l’Union Européenne est passée de 77.4% en 1990 à 67.9%, en 2013 soit une baisse
d’environ 10% de la participation, et une baisse de près de 15% entre 1994 et
2014 pour les élections européennes.
Cette carte réalisée par la BBC en
Septembre 2018 montre l’augmentation significative dans les résultats aux
élections européennes des différents partis d’extrême droite. A cela, il faut
ajouter les partis d’extrême gauche, tout autant protectionnistes. L’extrême
gauche est la 5° force politique allemande et norvégienne, quatrième aux
Pays-Bas, la troisième en Espagne et en République Tchèque, l’une des
principales au Portugal avec deux partis d’extrême gauche au parlement et la
première en Grèce avec le mouvement SYRIZA au pouvoir. Nous pouvons également
ajouter à cette liste l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis,
protectionniste revendiqué. Les tentatives séparatistes sont également en
recrudescence avec la déclaration d’indépendances de la Catalogne, la Belgique
Flamande, le Brexit et le référendum écossais, qui ont montré une volonté de
certains groupes régionaux de se dissocier des autres.
Taux de syndicalisation. Source : The
Economist, 2015.
La
syndicalisation est également en chute libre dans l’OCDE, preuve du désintérêt
de la population pour les forces collectives, justifié ou non. Et oui, car
cette déliquescence du lien social dans l’OCDE est également la conséquence de
la mauvaise gestion de ces pays par les gouvernements successifs depuis les chocs
pétroliers. Un sondage
Eurostat de 2013 (45) montre que la population européenne n’a plus confiance en
ses institutions : une moyenne de 5.9/10 pour la police, 4.6/10 pour la
justice et 3.5/10 pour le système politique, avec notamment une note à 2.1/10 et
en dessous pour l’Italie, la Grèce, l’Espagne, la Slovénie et le Portugal. Une
corrélation aussi marquée entre difficultés économiques et perte de confiance
dans le système confirme le rejet des politiques et du discours actuel par les
populations, notamment celles des pays « du Sud ». « On peut aussi mettre en avant les
distorsions entre le discours politique et les préoccupations quotidiennes :
les citoyens ne se reconnaissent plus vraiment dans les idéologies des partis »
écrivait Françoise Boursin en 1999 dans Crise
et Communication, une synthèse de la décorrélation entre la réalité et le
discours politique.
Les populations occidentales se
sentent donc bel et bien délaissées par leurs gouvernements. « Y est en effet dénoncée l’incapacité
grandissante des politiques à faire contrepoids aux logiques financières
régulant les vies. Rappelons qu’en Espagne et au Sud de l’Europe, les plans
d’austérité induits par la crise sont venus en quelque sorte « ajouter de
l’insulte à la douleur » au sein des jeunes générations, cristallisant une
frustration sociale sous-jacente depuis plusieurs années. » écrit Cécile
Van de Velde à propos du mouvement Indignados espagnol (46). Elle entend
également que cette paupérisation à des effets plus directs et concrets sur la vie
des individus, notamment la « familiarisation » de la jeunesse,
contrainte de rester plus longtemps dans le logement familiale faute de pouvoir
prendre son indépendance par le travail : “ Confrontées à un chômage de masse, ces
jeunesses plus diplômées que leurs parents se vivent déclassées non seulement
par le statut social, mais aussi, et surtout, par le logement ». Elle
relève donc ici l’effondrement du travail comme « cadre intégrateur »
de la société.
On observe donc des comportements
individualistes en hausse alors que le contexte économique devient plus
hostile. Nous devrions voir apparaître de la coopération et non pas une
succession d’expressions anti-sociales, ce qui confirme qu’il est possible de
maintenir un comportement individualiste dans un climat hostile et que les
conséquences sont négatives sur le bien-être collectif. La politique et
l’économie ont bien entendu leur part de responsabilité dans l’individualisme
exacerbé, mais nous pouvons faire remonter les causes plus loin, dans la structure
même de l’information médiatique.
En effet, l’information a comme
caractéristique d’être dépendante du Fait, par essence. Si une information
relate mal un fait, elle n’est plus considérée comme une information. Non que
l’information offre toujours une représentation parfaite ou même objective du
fait, on peut penser à la critique par exemple, mais sa qualité est
intrinsèquement liée à sa proximité avec le fait, elle lui est subordonnée.
La communication, elle, n’entretient
pas le même rapport avec le réel. Elle prend le fait comme appuie pour créer un
échange et on la jugera sur des critères relationnels et humains comme la
sincérité. On peut qualifier son approche de « constructiviste » car
elle sert à construire une représentation de la réalité.
On peut associer à chaque approche
un type de média : la presse, informationnelle, et les médias sociaux,
communicationnels. Katharine Viner énonce que les médias sociaux sont en train d’avaler la presse en
exerçant sur elle une pression qui la pousse à adopter un virage consumériste,
dévalorisant l’information en un produit à vendre (47). Or la presse, dans sa
fonction informationnelle, exerce une fonction presque régalienne de quatrième
pouvoir, une information disponible qui se rapproche au plus possible de la
réalité pouvant être considérée comme un bien public et une nécessité
démocratique. Elle explique ce virage par le fait que les médias sociaux de
masse, en permettant un débat public qui ne tient pas compte du réel, empêche
la presse de jouer son rôle de gardien de la vérité.
De plus, elle décrit ce phénomène
comme une possibilité structurelle de l’information et de la communication,
expliquant que pour être transmise l’information doit avoir un cadre
communicationnel, ce que nous expliquions avec le discours scientifique alarmiste,
et la communication un contenu informationnel. Cette tendance structurelle
aurait tout simplement rencontré la capacité exponentielle des médias sociaux
numérique.
Elle explique également que le
post-factualisme se rattache à la pensée antiréaliste, décrivant un monde sans
absolu et sans certitude. Une tendance macroscopique selon elle, Emily Bell, et
Harry Frankfurt : “sur
le plan social, la propension à l’expression de convictions dénuée d’une
connaissance suffisante des questions considérées et, sur le plan intellectuel,
l’expansion d’un scepticisme niant la possibilité d’un savoir objectif de la
réalité.” Une propension à
l’expression sans connaissances suffisantes que l’on peut rapprocher de
l’analyse de Sergio Sismondo (48) : « One part of the US vote
was a loud vote against expertise […] It seems that optimism about the coexistence of democracy and expertise
may be misplaced, or perhaps that expertise in general is being seen as
‘sectarian’ (Turner, 2001). If so, we might want to see this phenomenon in
terms of post-truth. ». On voit en faite ici que l’arrivée des médias
communicationnels de masse a permit à tout le monde de s’exprimer sans qu’il ne
soit possible d’évaluer la véracité ou la pertinence du discours de chacun,
amplifiant un courant de pensée antiréaliste de facto individualiste étant donnée que l’individu y est l’élément
central. Comme nous l’avions expliqué, notre société est donc maintenant
composée d’une myriade de communautés, chacune compose d’un seul individu.
Frankfurt rattache au
post-factualisme la notion de marginalisation de la vérité, par le concept
de « baratin », décrivant un discours qui ne tient pas compte de
la vérité. Un concept voisin du faux, la contre-vérité, et de l’approximation,
la demie-vérité, dans ce qu’il décrit comme les trois modes de détachement de
la vérité. Le « baratin » de Frankfurt est décrit comme exploitant
l’émotion, l’idéologie ou le mythe, des moyens purement communicationnels dans
lesquels la rationalité est exclue.
Il est
pertinent de s’intéresser aux conséquences politiques d’un tel phénomène.
Sergio Sismondo y voit la désintégration des structures de construction de la
connaissance mais ne voit pas de nouvelles structures horizontales, de
démocratisation, émerger alors qu’elles sont, pour lui, essentielles. Il
s’inquiète donc de l’arrivée de structures autoritaires, et donc
communicationnelles car idéologiques, venant les remplacer, sans contre-pouvoir
pour les stopper : « If the post-truth era starts by blowing up current
knowledge structures, then it isn’t very likely to be democratization, and in
fact most likely leads to authoritarianism. » (48). Si les causes du
post-factualisme sont structurelles et complexes, il amène donc également de
façon structurelle des structures idéologiques et autoritaires l’utilisant pour
leurs propres intérêts.
Cette analyse peut faire peur
puisque les gardiens de l’expertise, la communauté scientifique, sont
précisément ceux qui devraient être écouté, et il serait très dangereux de voir
des structures autoritaires ne se souciant guère du réchauffement climatique
arriver au pouvoir aujourd’hui. Mais comme nous l’avons dit, le discours
scientifique s’arme depuis quelques années d’un « packaging »
communicationnel, et la structure idéologique et autoritaire pourrait bel et
bien être la communauté scientifique. On peut objecter à cette hypothèse que la
communauté scientifique ne fait pas de politique, qu’elle n’a pas de structure
et qu’elle serait contre l’utilisation de moyens communicationnels jugés peu
éthiques. C’est évidemment possible, mais il est également possible que
« la fin justifie les moyens » et que devant une société sans
structure face à l’arrivée du changement climatique, la communauté scientifique
outre-passe son rôle et prennent le pouvoir dans une forme d’Epistocratie. De
plus, on voit émerger aujourd’hui des figures scientifiques engagées
politiquement à cause du réchauffement climatique, ces figures étant souvent
les tenants du discours scientifique alarmiste, comme Aurélien Barrau ou
Dominique Bourg en France.
Un effet de contagion serait donc possible, mais la
piste d’une société horizontale semble s’assombrir étant donné son caractère
individualiste actuel. Il n’est pas impossible que cette tendance change, grâce
aux mêmes techniques que celles citées précédemment pour faire adopter les
comportements responsables par exemple. Cependant, la baisse de l’implication
collective et le mécontentement envers le système politique actuelle semblent
pousser les populations vers un discours idéologique basé sur l’individu et ses
droits, un discours protectionniste et souverainiste donc.
Le discours
scientifique fait son possible pour s’engouffrer lui aussi dans la brèche
idéologique laissée par la chute des structures de la connaissance, mais il
porte en lui la problématique de l’effort que devra faire la population, ce qui
de facto augmente l’engagement
nécessaire de l’auditoire. Un engagement qui même s’il est en augmentation,
comme on le voit avec le nombre d’ONG environnementales, reste néanmoins à
construire, et ce, avec des méthodes qui restent peu éthiques et que l’on voit
plus facilement être utilisées par les structures populistes. L’individualisme
rend la contagion sociale bien plus difficile et facilite les discours
populistes dont les tenants n’ont pas vraiment d’intérêts à la transition
énergétique.
Sources :
(45)
Eurostat, ec.europa.eu
(46)
Van de Velde, (2011). « Indignés » : les raisons de la colère, Cités.
(47)
Viner. How
technology disrupted the truth, The Guardian, 12 juillet 2016
(48)Sismondo, (2017).
post-truth?, Sage Journals, Volume: 47.
Added :
(1)
Roth, (2017).
La dangeureuse montée du populisme,
Human Right Watch, Rapport Mondial 2017.
(2)
Rolland, (2011). Les français tentés par le protectionnisme, La Tribune, 17/06/2011.
(3)
Poingt, (2018). L’essor du populisme est-il vraiment lié à la crise économique ?, Le
Figaro, 08/10/2018.
(4)
Giblin, (2012). Extrême droite en Europe : une analyse géopolitique, Hérodote.
(5)
Ugeux, (2016). Ceci n’est pas une crise économique, mais une crise de confiance,
finance.blog.lemonde.fr, 05/01/2016


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