Combien d'écolos faut-il pour changer une planète ? - Part.8/11 - Géopolitique du réchauffement climatique (1/3)


Dans cette partie, nous allons nous intéresser aux aspects géopolitiques du réchauffement climatique sur quatre zones : les Etats-Unis, la Chine, la Russie et l’Union Européenne. Ces zones ont été choisies pour leur importance dans la géopolitique mondiale, dans les émissions de CO2, dans la part de la population et des territoires qu’ils représentent ainsi que pour leurs puissances militaires. D’autres pays auraient revêtu une grande importance pour les mêmes raisons et mériteraient une analyse poussée, que nous ne ferons malheureusement pas ici : le Canada, l’Australie, l’Inde, le Brésil, le Mexique, le Sahel, l’Afrique Sub-Saharienne ou l’Afrique du Sud.
Nous allons essayer d’analyser comment pourraient évoluer les relations internationales en incorporant les problématiques du réchauffement climatique et des énergies fossiles. Nous allons voir qui aurait intérêt à lutter contre le réchauffement climatique, comment les populations et les gouvernements pourraient se comporter face à une décrue énergétique et quels sont les points de tensions actuels et potentiels.
Nous commencerons par évoquer la question des populations et des systèmes de gouvernance avant d’analyser les différentes structures économiques ainsi que les composantes géographiques et les ressources, avant d’aborder les questions des relations internationales, de la défense et des ambitions géostratégiques.
Cette partie sera très descriptives mais est nécessaire afin de fixer un cadre pour une analyse prospective et l’élaboration de scénarii.

Individualisme, gouvernance et niveau de vie : les populations

            Les Etats-Unis comptent 327 millions d’habitants en 2019, soit 4.2% de la population mondiale. Son PIB par habitant à parité de pouvoir d’achat est de 59.500$, en 13ème position, et son indice de développement humain (IDH) est de 0.924 sur 1. Le niveau de vie de la population est donc l’un des plus élevés au monde, mais elle souffre également de fortes inégalités de revenus. Son coefficient GINI, le coefficient mesurant le « taux d’inégalité » d’une société, est de 0.415 sur 1 et en constante augmentation, ce qui le place dans la partie supérieure du classement, au côté de pays comme Israël, la Chine ou la République Démocratique du Congo. Les 10% les plus riches de la population gagnent 16 fois plus que les 10% les plus pauvres et concentraient 47% des revenus, 20% pour les 1% les plus riches, qui détenaient également 40% du patrimoine, et 13% pour les 50% les plus pauvres. Le solde migratoire des Etats-Unis est positif et les flux migratoires entrant proviennent essentiellement du Mexique, des Caraïbes et d’Amérique Centrale.
Les tensions raciales sont exacerbées depuis l’élection de Donald Trump et les nombreux cas très médiatisés de meurtres de jeunes hommes noirs par des policiers blancs. La violence est relativement forte aux Etats-Unis, comparé au reste de l’OCDE, notamment du fait de la légalité du port d’arme sans grandes contraintes, ce qui se traduit par plus de 30.000 morts par arme à feu chaque année et une tuerie de masse tous les 64 jours en moyenne depuis 2011. Derrière ces chiffres se cache le lobbying de la National Rifle Association, poussant pour le non-contrôle des armes. Le lobbying est une technique très utilisée aux Etats-Unis, représentant le droit de chacun à défendre ses intérêts. Une défense de ses intérêts qui se retrouve également dans le monde judiciaire où la loi est basée majoritairement sur la jurisprudence.
            Les Etats-Unis sont le 2ème plus gros émetteur de CO2 au monde avec 15% des émissions totales et 3ème en émission par habitant avec 15 tonnes par an par habitant. La société américaine est très libérale, oscillante entre libéraux et conservateurs. Le système de gouvernance est la démocratie représentative parlementaire mais le poids de l’état est faible, peu de régulation, ce qui se traduit par une forte abstention lors des élections, le maximum de participation jamais atteint étant de 63% en 1960 pour l’élection de J.F. Kennedy. Les états du centre et du sud, globalement les anciens états confédérés, des Etats-Unis sont jugés plus conservateurs que les états proches des côtes et du nord, les anciens états de l’Union. Il existe tout de même un filet social aux Etats-Unis sur la santé, les retraites, les congés maternités et le chômage. Les systèmes de retraite et de santé sont cependant très dépendants du secteur privé, car financé par l’employeur, et financier, pour les fonds de pensions. L’idéologie américaine veut que la meilleure couverture sociale soit le plein emploi. La population américaine n’est donc pas très dépendante de son gouvernement mais très attachée à sa nation et à sa liberté individuelle, et prête à la défendre. La population américaine peut être jugée comme individualiste, voir même l’une des plus individualiste au monde, ce qui ne joue pas en faveur de la coopération pour la lutte contre le changement climatique, ou le maintien de la cohésion sociale en cas de décrue énergétique.
La République Populaire de Chine compte 1,4 milliards d’habitants en 2019, soit 19% de la population mondiale. Pays le plus peuplé au monde, son PIB par habitant à parité de pouvoir d’achat est d’environ 16.000 $, le plaçant vers la 80ème position, et son IDH est de 0.75 sur 1. République communiste autoritaire à économie planifiée, le pays est en ouverture et en libéralisation progressive depuis les années 1980, ce qui le fait parfois entrer dans la catégorie des pays en développement malgré qu’il soit la première puissance économique mondiale. Le pays profite de ses 8 zones spéciales (2 administratives, Hong Kong et Macau, et 6 économiques) afin de s’ouvrir au commerce et à la finance internationale, tandis que le reste du pays est toujours très rural. Le pays est un havre d’inégalités. La moitié de la population est concentrée sur la côte Est du pays et au centre au niveau de la province du Sichuan tandis que l’autre moitié est éparpillée au Nord et à l’Ouest de pays. 45 millions de chinois vivaient avec moins d’un dollar par jour en 2016 quand 3.5 millions de chinois étaient millionnaires. Les 10% les plus riches gagnent 22 fois plus que les 10% les plus pauvres, 18 à Hong Kong, et concentraient 41% des revenus, 30% du patrimoine étaient détenu par les 1% les plus riches, et le coefficient de GINI de la Chine est de 0.42 sur 1, 0.43 à Hong Kong.


Source : Wikipédia.

            La Chine est le premier émetteur mondial de CO2, représentant à elle seule 28% des émissions, mais la taille de sa population et le niveau de vie relativement modeste de cette dernière fait que la Chine est seulement le 13ème émetteur mondial par habitant avec environ 6.5 tonnes de CO2 par habitant. La population est jugée comme très individualiste du fait de l’oppression subit par le régime communiste, avec l’économie planifiée, la politique de l’enfant unique, le musellement de la presse et la surveillance généralisée, mais également à cause de l’ouverture sur le monde et de l’économie socialiste de marché qui ont poussé à l’enrichissement individuel. Malgré l’individualisme, le pays répond comme un seul homme du fait du poids du régime, mais un éclatement de celui-ci laisserait probablement place à l’anarchie. Le point intéressant de la nature autoritaire d’un régime contrôlant 20% de la population mondiale est l’effet de levier que représente son président, Xi Jinping. Convaincre le président chinois de lutter contre le réchauffement climatique aurait des conséquences immenses sur l’avenir du climat.
            La Russie, elle, compte 146 millions d’habitant, soit environ 2% de la population mondiale. Son PIB par habitant à parité de pouvoir d’achat est de 24.000 $, ce qui la place en 36ème position, et son IDH est de 0.8 sur 1. Pays brisé lors de l’effondrement du régime communiste, la Russie a depuis retrouvé une place dans l’économie mondiale. Président depuis 2000, malgré sa non-réélection en 2008, Vladimir Poutine a su relever le pays et, même s’il est très critiqué par la communauté internationale, il reste très populaire auprès de sa population. Le taux de pauvreté est passé de 40% dans les années 1990 à 10% en 2012, malgré un rebond à 13% depuis les sanctions internationales faisant suite à l’annexion de la Crimée. Le pays est assez inégalitaire, avec un coefficient de GINI oscillant autour de 0.4 sur 1, mais forcement nettement moins que durant le régime communiste, avec d’un côté les hommes du parti et de l’autre le reste de la population ; ou durant l’effondrement de celui-ci qui a permis la création de la classe des oligarques, des individus ayant fait fortune sur la chute du bloc en s’appropriant et en revendant les infrastructures publiques. Les 10% les plus riches gagnent 13 fois plus que les 10% les plus pauvres et concentraient 46% des revenus et les 1% les plus riches détenaient 43% du patrimoine. Vladimir Poutine a commencé sa présidence en nationalisant les infrastructures détenues par les oligarques, de gré ou de force, et à traduire devant la justice la plupart d’entre eux. Cela n’a pourtant pas fait disparaitre la corruption, la Russie se plaçant en 138ème position sur 180 dans le classement de la perception de la corruption de Transparency International de 2018.
            Cette puissance retrouvée du pays depuis l’investiture de Vladimir Poutine a fait renaître le sentiment de fierté nationale malmené depuis la chute de l’URSS. La surveillance de masse durant l’ère communiste a cependant fait naître une tendance individualiste dans la société russe, du fait de la délation encouragée, qui se remarque dans les inégalités, la corruption, l’auto-administration des villes et la non-cohésion sociale qui sont apparues à la chute du bloc. Comme pour la Chine, la population répond donc comme un seul homme tant que le gouvernement en place se maintient, mais risque de céder à l’anarchie en cas de déstabilisation de ce dernier.
            La Russie est le quatrième émetteur mondial de CO2, représentant 4% des émissions mondiales, et le septième émetteur mondial en termes d’émissions par habitant avec 10 tonnes de CO2 par an et par habitant. Ce chiffre vient du fait que la Russie est le troisième producteur mondial de pétrole et le second producteur mondial de gaz naturel alors que sa population n’est que la 9ème en termes de taille au niveau mondial et que son niveau de vie est tout de même inégal et un rang en dessous de celui de l’OCDE.
            Enfin, l’Union Européenne compte 512 millions d’habitants, représentant 7% de la population mondiale, répartis sur 28 états membres. Le PIB moyen par habitant à parité de pouvoir d’achat est de 44.000 $, ce qui la place à la 18ème position lorsque l’on retraite le classement des pays membres de l’Union Européenne, avec de grands écarts entre les pays allant de 109.000 $ pour le Luxembourg à 21.000 $ pour la Bulgarie en passant par les 43.500 $ de la France et du Royaume-Uni. L’IDH de la zone se situe autour de 0.9 sur 1 allant de 0.93 pour l’Irlande, l’Allemagne, la Suède et les Pays-Bas à 0.81 pour la Roumanie et la Bulgarie, avec finalement 11 pays considérés comme ayant un IDH très élevé et 17 avec un IDH élevé. Fondé en 1992, l’Union Européenne est progressivement passée de 12 à 28 pays membres. Sa population est donc très diversifiée avec des cultures à la fois spécifiques mais ayant une histoire commune, 24 langues officielles, une multitude de confessions et d’origines ethniques. L’Union Européenne traverse aujourd’hui une période de récession économique depuis la crise des subprimes et la crise de l’euro, et une instabilité politique caractérisée par un retour des populistes et séparatistes sur le devant de la scène politique. Elle est à la fois très protectionniste, puisque constituant un marché fermé très réglementé, et très engagée dans la mondialisation, en termes d’investissement à l’étranger et de commerce international. Les 28 pays membres sont assez uniformes sur leurs structures politiques, des démocraties représentatives et parlementaires avec parfois un roi avec des fonctions symboliques, et la population européenne peut être jugée individualiste, ce qui explique le succès des discours populistes.
            L’Union Européenne est une zone relativement égalitaire, bien plus que les Etats-Unis, la Chine et la Russie tout du moins, avec un coefficient de GINI moyen de 0.314 en 2015, oscillant entre 0.37 pour le Portugal et 0.26 pour la Finlande. Les 10% les plus riches gagnent 9 fois plus que les 10% les plus pauvres, oscillant entre 15 fois plus pour le Portugal et le Royaume-Uni et 6 fois plus pour la Finlande et la Suède, et les 20% les plus riches gagnent 5 fois plus que les 20% les plus pauvres, là encore oscillant entre 8 et 4 fois plus avec les mêmes pays. L’Union Européenne est le troisième plus gros émetteur mondial et serait responsable d’environ 10% des émissions mondiales de CO2. Les émissions moyennes par habitant sont de 6.45 tonnes par an et par habitant, avec une moyenne de 5.8 tonnes pour les pays de l’ex-URSS, dont la Lituanie, plus petit émetteur avec 3 tonnes par habitant, et une moyenne de 6.9 tonnes par habitant pour les autres pays membres, dont le Luxembourg, plus gros émetteur de la zone et 7ème émetteur mondial avec 16.5 tonnes par habitant. La population a donc un niveau de vie très élevé et les inégalités sont moins prononcées que dans d’autres régions du monde, et sont qui plus est en baisse selon l’Observatoire des Inégalités.


Source : Observatoire des Inégalités.

Avec ces quatre zones, nous prenons en compte 57% des émissions mondiales de CO2, émissent par 32% de la population mondiale. Nous nous concentrons sur des pays ayant un niveau de vie parmi les plus élevés au monde, à l’exception de la Chine. Nous sommes face à d’un côté des démocraties libérales et de l’autre un régime autoritaire et un régime dont la propension démocratique reste à débattre. Ces quatre zones sont des leviers majeurs de la lutte contre le réchauffement climatique du fait des niveaux de vie des populations d’un côté et de la nature autoritaire du régime gouvernant 19% de la population mondiale de l’autre. On remarque le caractère individualiste présent dans ces quatre zones, ce qui fait peser un poids d’autant plus important sur les gouvernements qui sont, de ce fait, les remparts face à l’anarchie. Les niveaux de vie élevés et l’individualisme laissent présager une réelle difficulté face à la décrue énergétique et rend quasi obligatoire une transition énergétique réussi pour maintenir la cohésion sociale. Une transition énergétique rendu d’autant plus difficile que l’individualisme fait tendre vers des discours populistes plutôt que vers une contagion sociale du comportement coopératif pro-environnement. Nous sommes ici face à un grand problème, les caractéristiques de la population rendant la transition énergétique plus difficile qu’elle ne l’est déjà économiquement, tout en la rendant encore plus essentielle au maintien de la cohésion sociale.

Sources : 


(1)    connaissancedesenergies.org
(2)   International Energy Agency ; iae.org
(3)   International Energy Agency (2018). Key World Energy Statistics 2017.
(4)   Planetoscope.com
(5)   Data.oecd.org
(6)   Data.worldbank.org
(1)    Globalfirepower.com

(2)   Food and Agriculture Organization of the United Nations, fao.org
(3)   French.china.org.cn
(4)   World Inequality Lab, (2018). World Ineqality Report.
(5)   Tansparency International, transparency.org
(6)   Atlas of economic complexity, Harvard : atlas.cid.harvard.edu
(7)   Mineralinfo.fr
(8)  Central Intelligence Agency, The World Factbook, 2018.

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